Je les avais dégotés dans une librairie d’occasion, débordante, mais en fin de carrière. Paumés au milieu de milliers d’ouvrages dont aucun ne m’avait attirée.
On ressent souvent les livres qui vont devenir importants. On tombe amoureux avant de les connaître. Je promenais mes trésors, déjà submergée par un parfait bonheur. Une pile de tranches roses, violettes, violines ; plusieurs journaux « intimes » cavalant des années 1930 à 1960.
Je me revois les déposer sur un banc de ce parc désert.
Je les parcours distraitement (je n’en ai pas besoin), leurs feuilles nicotinées couleur tabac, leur odeur de gauloises sans filtre — qui partira. Je regarde ces visages fleuris, aux sourires timides, déposés au cœur de médaillons surannés. Ces portraits désuets de féminités et de délicatesses recomposées avancent dans le temps. Je savoure mon plaisir d’être à leurs côtés ; nous attendons la fin du jour pour rentrer.
Et puis je tomberai dedans, comme une évidence.
Ce coup de foudre — dès les premières lignes — dès les premiers moments.
Je me fiche des mensonges possibles ! Je peux faire semblant de la croire ! Je vagabonde dans ma propre vision de son Journal. Ce qui m’importe, ce qui m’emporte, ce sont ses sentiments, sa sensibilité et le songe exalté de certaines phrases – sa poésie. Je découvre tout aussi vrais un double et une opposée.
Être artiste (Faire ce choix délibéré).
Être femme (Faire ce choix délibéré).
Et cette volonté, sa ténacité à infuser partout du rêve, du sens, de la Beauté… La lire m’enveloppe, ses tristesses et ses détresses me comblent.
Que dire de ses extases ?
Chaque seconde a le devoir de vivre, de battre, de s’ébattre. Qu’elle corrige les textes de Miller dans un café enfumé, reteigne une robe ou fasse la vaisselle : tout sert, tout vibre, tout exprime.
Tout s’imprime, les autres, son passé, ses fêlures, son corps, ses joies… Contrairement à ses romans, ses journaux ont la chair imprimée au cœur de ses mots. Ils respirent et ils existent dans la terre, l’ombre et le passé ; ils respirent et ils existent tendus vers : le ciel, la lumière et l’avenir.
Je découvre plus tard son Journal de Jeunesse, mille cinq cents pages à l’origine de la série Anaïs — qui me fait décrocher le statut de peintre. « Le Livre émerge du chaos » ; « Les étoiles ont disparu » ; « Une journée d’été dans un vieux jardin » ; « Ma vie s’écoule en encre », composée en écho à ce passage :
« Un seul mot servait à tout : écrire. Écrire, pour moi, veut dire penser, creuser, réfléchir, créer, ébranler. Écrire c’est parvenir à la signification de toutes choses ; c’est atteindre des sommets ; écrire c’est à la fois une activité physique, morale et spirituelle. Oui, ma vie s’écoule en encre. Et j’en suis heureuse. »
Douze ans plus tard, je relis les tomes brunis des années 1970. Comme une urgence. Les premiers, ces refuges. Et je replonge aussitôt dans cette fusion de nos oppositions et de nos gémellités.
De nouveau accompagnée, absorbée et transportée par sa fibre ; cet ancrage si particulier, c’était hier et c’est aussi demain.
Une décennie de ma vie d’Homme, de femme et d’artiste s’est écoulée, et je retrouve avec émotion ces lieux et leurs reflets familiers : son avortement (des pages d’une exceptionnelle littérature), ses amours, doutes et découvertes, ce moment où elle achète une presse, pour pouvoir imprimer ses livres, et surtout ceux de ses amis…[1]
Maupassant m’a construite. La beauté de sa langue, la profonde richesse de ses portraits et de sa poésie m’ont subjuguée, élevée et nourrie. Duras (et son « Amant », le premier), ses carrés blancs sur fonds blancs qui se succèdent en hurlant ont totalement bouleversé mon écriture — et mes visions de l’écrit.
L’un et l’autre m’ont enfantée, de l’élan et du geste ; du désir et de l’action.
Et pourtant, et pour toujours, ce sont bien la plume confidente et l’âme charnelle et rêveuse d’Anaïs Nin qui ont transformé ma vie, notamment ma vie d’artiste. Et rien qu’à l’évoquer, rien qu’à la redire, je ressens l’appel de son souffle, le désir fou (irrésistible !), de rouvrir les versions non censurées ; ces gros bouquins roses acidulés des années 1990 — que j’ai sans doute à peine oubliés.
[1] Une sorte d’ancêtre (artisanal) de l’autoédition que j’avais beaucoup enviée à l’époque.
Ta passion pour Anaïs Nin ne laisse pas indifférent. A te lire, on n’a qu’une envie : découvrir cette femme, lire sa vie, parcourir ses écrits. Qu’elle te porte et te donne des ailes, encore…
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Merci beaucoup !
J’ai entamé la relecture des versions non expurgées suite à l’écriture de ce texte.
Belle soirée à toi.
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